Par Marie Holzman, sinologue, présidente de Solidarité Chine, et Jean-Marc Brûlé, Conseiller régional d’Ile-de-France (Europe Ecologie-les-Verts), président de Ecologistes pour le Tibet.
Texte publié le 2 novembre 2011 dans le quotidien Libération.

Ce soir, dès son arrivée à Cannes à la veille du G20, Nicolas Sarkozy recevra Hu Jintao pour un entretien privé, suivi d’un dîner. Le lendemain, Barack Obama aura droit à une heure autour d’un café. Quant à Manmohan Singh, Premier ministre indien, son thé devra être expédié en quarante-cinq minutes, pas une de plus. Les autres dirigeants des grandes puissances mondiales se contenteront de la photo de groupe.

Tout cela en dit long sur le rôle que se donne la France auprès de la Chine, dans le grand concert diplomatique mondial. Un rôle que l’on pourrait croire privilégié mais qui se situe, de notre point de vue, à l’exact inverse, celui d’un allié complice et servile. Celui du maillon faible.

Quarante-huit ans. En janvier, cela fera quarante-huit ans que la France fut le premier grand pays occidental à reconnaître la République populaire de Chine. Cela fera quarante-huit ans de contorsions douloureuses, comme l’absence de condamnation de la Révolution culturelle et de ses dizaines de millions de victimes. Aujourd’hui, la France reste le pays de l’inaction sur la cause tibétaine, à l’opposé des opinions publiques mondiales.

Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Alain Peyrefitte, et aujourd’hui Jean-Pierre Raffarin ou Nicolas Sarkozy… la France postgaullienne a perdu en prestige mais demeure constante dans sa servilité. Si les puissances occidentales ne sont pas toutes de la plus grande vertu à l’égard de Pékin, c’est de loin la diplomatie française qui s’évertue régulièrement à freiner toute pression collective comme celle qu’avait proposée en son temps Joschka Fischer, ministre vert des Affaires étrangères en Allemagne.

Oui, depuis toujours, la diplomatie française considère qu’il faut ménager la Chine, malgré son régime, et bloque tout front démocratique planétaire contre l’ensemble de ses exactions : atteintes aux droits humains, répressions contre les syndicats et les ONG, conditions sociales infamantes, absence de démocratie digne de ce nom, mise sous coupe économique et politique des pays satellites (Vietnam, Laos, Corée du Nord, Birmanie… uniquement des dictatures). Notre pays demeure silencieux, y compris sur l’oppression quasi génocidaire des Tibétains, sur la répression des Ouïghours. Notre pays est inactif face à cette menace colossale, celle d’une guerre nucléaire sur le dos du conflit avec Taiwan. Pire encore, la France essaye depuis des années d’obtenir la levée de l’embargo sur les armes décidé par l’Union européenne au lendemain du massacre de Tian’anmen en 1989.

Les révolutions en Afrique du Nord nous ont pourtant démontré l’importance d’accorder autant d’attention aux revendications émanant de la population civile qu’aux affirmations assénées par les dictateurs, selon lesquels ils restent les seuls garants de l’ordre, ou, comme on dit à Pékin, de «l’harmonie sociale». Nous aurions pu, comme d’autres dirigeants des pays occidentaux, recevoir officiellement le dalaï-lama, accueillir publiquement quelques dissidents chinois, soutenir des écrivains en grande difficulté, tels Liao Yiwu, ou Zhou Qing, aujourd’hui hébergés par notre voisin l’Allemagne, et ouvertement fêtés dans toutes les rencontres culturelles internationales. Nous aurions montré alors à l’ensemble de la population chinoise que nous n’étions pas aux ordres de la Cité interdite.

Tant que la Chine continuera à affirmer qu’elle pratique «une ascension pacifique» tout en réprimant violemment ses citoyens les plus courageux, tels les avocats défenseurs des droits civiques, les paysans spoliés de leurs terres, ou les parents d’enfants victimes du lait contaminé, qui pourra croire à ses beaux discours sans se rendre complice d’une immense supercherie ? Avant d’encenser ce nouveau géant économique, n’est-il pas temps de vérifier s’il n’est pas un colosse aux pieds d’argile ?

Militants amoureux de la Chine, nous faisons nôtre cette phrase de Victor Hugo, écrivain qui y est tant admiré : «Rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venu.» Le temps arrive, le temps est venu de la démocratie en Chine. La France, dont la diplomatie aura enfin opéré une rupture avec des décennies de mollesse, sera alors devenue la vraie amie que la Chine mérite.