Les Tibétains : un peuple écologiste et démocrate !

Par Jean-Marc Brûlé

Les raisons de faire du Tibet un pays-phare en termes de solidarité internationale sont nombreuses. La première, chronologiquement, tient au retard inouï à rattraper, vu notre ignorance vertigineuse sur le sujet. En effet, depuis des décennies, le peuple de gauche et même d’ailleurs s’est fait totalement posséder par la propagande chinoise, prenant le Tibet pour une “contrée arriérée et féodale, heureusement libérée de l’obscurantisme de la Chine de Mao”… Depuis, on en sait un peu plus sur la réalité du régime chinois, sur ses mensonges, sa bêtise et sa cruauté.

Mais en sait-on plus sur la civilisation tibétaine et sur la démarche très positive que son peuple choisit dans sa lutte, connait-on l’évolution historique qu’il vit et le modèle de société qu’il propose ?

 

Quelques faits simples:

Depuis 1950, date de l’invasion par l’armée chinoise: génocide humain et culturel, 1,2 million de morts – sur une population de 7 millions ! -, destruction de la quasi-totalité des 6000 temples et monastères, répression permanente contre tout geste de travers… La colonisation est passée à la vitesse supérieure, avec maintenant huit millions d’expatriés chinois installés en maîtres dans tout le grand Tibet, faisant régner la corruption, le matérialisme et la sous-culture de masse. A Lhassa la capitale, où les Tibétains ne sont plus qu’un tiers, les karaokés et la prostitution pullulent au pied du Potala. Le pouvoir chinois applique aux Tibétains le même contrôle des naissances qu’en Chine, avec stérilisations et avortements forcés, ce qui permet d’accélérer la disparition de ce peuple. Écraser le peuple, piller la nature, ce sont les rudiments du colonialisme qu’appliquent avec zèle les bureaucrates de Pékin: …déboisement massif du plateau tibétain, avec cinquante camions par heure qui emmènent les arbres vers Shanghai et Canton, créant érosion et engorgement des fleuves, comme le Brahmapoutre, dont les crues récentes ont tué des milliers de personnes au Bengladesh, ceci ‘expliquant cela…. Le Toit du Monde est aussi le Mururoa chinois en pire, avec 500.000 soldats, cinq bases de missiles nucléaires et des essais souterrains. Quant aux trente cinq habitants du village de Tewe morts en 1993 d’avoir bu de l’eau contaminée par une mine d’uranium, pour eux ce fut hélas Tchernobyl…

Mais que peut la pauvre idéologie maoïste, à la sauce capitaliste, face à l’extraordinaire vitalité de la culture tibétaine et au courage des six millions de laïcs et moines, paysans ou nonnes ? Le peuple tibétain continue à ne faire qu’un dans la foi et la souffrance, et préférera disparaître plutôt que d’accepter la sinisation forcée. Le Tibet est un pays spirituel et veut le rester: depuis des siècles, les Tibétains se contentent d’une autosuffisance agricole, préférant développer leur connaissance de l’être, de la conscience, de la nature, ainsi qu’une aptitude à la sagesse et au bonheur. Curieusement, ce peuple a profité de son martyre pour marier tradition et modernité, et s’ouvrir généreusement aux sciences et à la démocratie.

C’est surtout vrai à Dharamsala, véritable modèle réduit de ce que pourrait être le Tibet libéré. Ce village des montagnes du Nord de l’Inde, où le Dalaï-Lama et des milliers de Tibétains en exil ont trouvé refuge en 1959, est un havre de paix et de culture, et un passage obligé sur la Route des Voyageurs. Toutes les valeurs humaines y sont représentées; la générosité avec les centres d’accueil pour réfugiés et le Tibetan Children Village pour les orphelins, la démocratie avec le Parlement en exil et le Bureau d’Information, la spiritualité avec de nombreux monastères et écoles, le progrès avec des hôpitaux modernes et un artisanat florissant… C’est en exil et en rencontrant l’Occident (c’est dur à accepter mais c’est comme ça !…) que la société tibétaine s’est modernisée, découvrant la démocratie, le sens de l’individu, les services publics, les réformes, les sciences… Sait-on qu’on enseigne aussi le marxisme dans les écoles tibétaines en exil ?

Entre méditation et droit de vote, les Tibétains ont prouvé que le bouddhisme tantrique des Lamas – pourtant particulièrement ésotérique et coloré ! – était une religion vivante et tolérante. Tout cela est en partie dû au Dalaï-Lama, personnage ouvert et moderne, missionnaire ardent de la démocratie et de la vérité, qui a su ouvrir son peuple sur le monde. Son combat: obtenir au moins l’autonomie pour le Tibet et en faire “une zone de paix, un sanctuaire dans lequel l’humanité et la nature pourraient vivre ensemble en harmonie”. Son arme : le Satyagraha, ou encore la Force de la Vérité, la stratégie de non-violence radicale déjà initiée par Ghandi et dont les modalités pratiques sont résistance passive et désobéissance civile.

 

Maintenant, quelques réflexions:

– Le Tibet libéré s’orienterait vers une voie sociale, démocratique et écologiste (et, bien sûr, bouddhiste). C’est écrit dans toutes les déclarations, ça se vit au quotidien… Face à un peuple réellement progressiste, nous avons le futur pays le plus dangereux du monde : le plus pollueur, l’un des plus militarisés, associant dictature “communiste” et sauvagerie capitaliste.

– la voie tibétaine (comme la voie du mouvement démocratique en Birmanie avec Aung San Suu Kyi) constitue une alternative exemplaire à la course folle que mènent les pays asiatiques (Chine,Malaisie, Vietnam…) vers un système de dictature matérialiste et libérale où ne règne que la religion de l’argent ; une alternative associant démocratie + solidarité + respect de son environnement + spiritualité orientale. Ce qui peut constituer un exemple pour cette (grosse) partie du monde.

– le choix collectif tibétain de privilégier l’étude de soi, la philosophie, la pratique de l’ésoterisme… est un choix millénaire et le fondement de leur culture. Que notre scepticisme occidental trouve ça curieux (ou réactionnaire!) n’y changera rien : les Tibétains évolueront tout seuls, tranquillement. D’ailleurs, va-t-on dire aux aborigènes que leur croyance en un monde Vrai du Temps du Rêve est une connerie ?

– le Tibétain est écologiste: il respecte son environnement, ses voisins, il se respecte, il choisit un mode de vie simple et durable / son pays subit parmi les pires outrages à l’environnement.

 – le Tibétain est progressiste, à la mode orientale (plus celui en exil que celui opprimé à Lhassa) : il a pris goût à la démocratie, à la liberté, il rêve de créer une société nouvelle pour son pays, il est vraiment tolérant et bien peu conformiste, il est vraiment solidaire…

 

N.B. : rappelons-le, le Dalaï-Lama dit: “j’admire l’énergie et la créativité des Occidentaux, mais je m’inquiète parfois de l’habitude qu’ils ont de penser en termes d’opposition noir-blanc, pour-contre, oubliant l’interdépendance et la relativité des faits, négligeant trop souvent l’inévitable zone grise qui existe entre deux points de vue.