Les Tibétains en lutte pour la démocratie

Interview de Thubten Sampel, Secrétaire aux Affaires Etrangères du Gouvernement Tibétain en exil,

Par Jean-Marc Brûlé et Franck Contat (1996)

C’est dans les montagnes de l’Inde, à Dharamsala, refuge depuis 40 ans du Dalaï-Lama et des Tibétains en exil, que nous avons rencontré Thubten Sampel, Secrétaire aux Affaires Etrangères du Gouvernement Tibétain en exil, pour un entretien instructif sur la lutte et les espoirs du petit peuple du Pays des Neiges.

Où en est le Tibet en 1996, en particulier en ce qui concerne la colonisation chinoise?

Thubten Sampel: La situation est désespérante. Dans les années 80, des contacts pris entre Pékin et le Dalaï-Lama pouvaient laisser espérer une négociation, mais depuis le massacre de Tienanmen, c’est le retour de la répression la plus terrible: le peuple tibétain subit un vrai génocide culturel. Face à 7 millions de Tibétains (Il y a eu 1 million de morts depuis 1949), c’est maintenant 8 millions de colons chinois qui ont envahis le Tibet. Sous-éduqués, mais avides d’argent facile, ils obtiennent tous les emplois, peuvent ouvrir des commerces alors que les boutiques tibétaines se voient fermées par la police. C’est toute la vie qui se transforme: prostitution, karaokés, jeunesse désoeuvrée qui sombre dans l’alcoolisme et perd espoir… Quant à l’éducation, les Chinois envoient l’élite des étudiants à Pékin, afin de leur faire perdre leur culture, mais refusent de construire des écoles au Tibet…

Et la situation écologique?

A 3 ou 4000 m d’altitude, l’air est bien sûr encore pur! Mais pour le reste… La déforestation est très grave: le pouvoir chinois pille nos forêts sans vergogne, mettant en danger tout l’écosystème en Asie, avec la crue des grands fleuves. Déchets nucléaires, essais atomiques au Sinkiang, grands barrages déments comme au Lac Yamdrok: le Tibet est utilisé comme poubelle, tout cela pour une course folle au progrès.

Quels espoirs subsistent alors pour la libération du Tibet?

Tout d’abord, nous ne sommes pas obsédés par l’indépendance. C’est secondaire en rapport au bonheur et à la liberté du peuple tibétain. Si les Chinois contribuaient sincèrement à notre bonheur et respectaient notre culture, ça irait. Maintenant, nous plaçons nos espoirs dans l’évolution de la Chine. Après la mort de Deng Xiao Ping, il y aura lutte pour le pouvoir et peut-être des ouvertures politiques. Peut-être aussi la démocratie arrivera-t-elle avec le développement économique, la modernité… Nous avons de plus de très bons rapports avec la contestation démocratique chinoise qui, depuis Tienanmen, a compris la barbarie du régime et ne croit plus la propagande qui nous faisait passer pour un peuple arriéré et féodal. Quoi qu’il en soit, nous gardons espoir, simplement parce que c’est cela ou la mort.

Et la solidarité internationale?

Ah ça, c’est une vraie source de motivation, c’est ce qui nous permet de tenir depuis des décennies, et encore plus depuis le Prix Nobel du Dalaï-Lama! Elle est d’autant plus nécessaire que notre façon de lutter se fonde sur la non-violence: nous ne vaincrons pas tout seuls, avec des armes, il nous faut convaincre le monde entier de faire pression sur la Chine. Nous devons tant à l’Inde, qui nous a accueillis avec bonté, qui a construit 84 écoles pour Tibétains dans tout le pays, qui a permis à la civilisation tibétaine de survivre et d’évoluer en toute liberté. Tous les voyageurs qui viennent à Dharamsala nous ont beaucoup aidés, soutenant notre cause à travers le monde, faisant vivre notre village, et aussi nous ouvrant sur le monde. Le plus grand soutien populaire vient de l’Allemagne, en particulier grâce à Petra Kelly (ancienne dirigeante des Grünen), de l’Australie, du Brésil, de la Grande-Bretagne…

Qu’est-ce qui peut être fait encore?

Énormément! Mais plus sur le plan politique… En fait, aucun pays ne nous reconnaît officiellement. Les Chinois sont malins: ils tiennent les gouvernements étrangers avec un chantage aux contrats économiques. L’idéal serait une pression concertée de la communauté internationale pour demander aux Chinois de cesser la répression, de respecter la culture tibétaine, de négocier avec le Dalaï-Lama. Déjà, le Bundestag allemand et le US Congress viennent de voter des résolutions pour reconnaître le Gouvernement en exil. Nous espérons aussi que la nouvelle Afrique du Sud nous reconnaisse. Ce serait le premier pays. Enfin, la lutte tibétaine peut servir de modèle d’une libération sur un mode non-violent pour d’autres peuples opprimés!

Quels rapports avec la France? Que répondez-vous à ceux qui, chez nous, vous taxent de féodalisme?

Le Dalaï-Lama a fait un voyage très chaleureux en automne 94 et plusieurs associations nous aident beaucoup. Et je crois savoir qu’il y a un Groupe d’Amitiés Franco-Tibétaines très actif dans votre Parlement.

Pour ce qui est du féodalisme, il est vrai qu’il y avait un peu de servage dans les années 40, mais pas plus qu’en Inde ou en Chine à la même époque! Et surtout, au Tibet, on ne tuait jamais personne, à la différence des deux pays précédents. Notre philosophie nous conduit fondamentalement à être solidaires et respectueux. Depuis, nous avons en plus accédé aux idées de démocratie et de tolérance, bien plus que les malheureux Chinois. Quoi qu’il en soit, j’éprouve de la compassion pour ceux qui se laissent abuser par la propagande chinoise, qui raconte en gros ce que racontaient les colons européens sur les Indiens d’Amérique (Rires!). Ceci dit, et quelle que soit l’idéologie, l’oppression c’est l’oppression et l’on devrait toujours être solidaire de tout peuple opprimé..

Racontez-nous la vie à Dharamsala!

Nous voulons faire vivre ici tout ce qui nous est interdit au Tibet: la libre expression, la paix… Nous avons des élections municipales et nationales, avec vote uninominal, qui se passent sans trop de chamailleries (Rires!). Nous prenons en charge tous les réfugiés qui arrivent, et essayons de donner le plus d’éducation possible aux jeunes, afin de préserver la culture tibétaine mais aussi d’ouvrir sur le monde, les sciences, les autres philosophies (dont le marxisme!). Notre principe de gestion est la solidarité collective, avec la liberté de fonder du petit commerce ou de l’artisanat. Surtout, nous avons essayé de cette ville un petit Tibet, avec le devoir collectif de témoigner de ce qui se passe chez nous.

Quel est votre projet politique pour un Tibet libéré?

Nous voulons créer un sanctuaire de paix, qui servirait de zone-tampon (comme le Costa Rica) dans la région. Nos principes fondateurs sont la non-violence, la solidarité, la liberté et le respect de l’environnement. Dans ce domaine, nos traditions nous poussent à accorder une valeur sacrée à toute chose, toute vie, à voir les interdépendances. Tout cela nous porte plutôt à choisir une économie d’inspiration socialiste, mais avec la liberté d’échanger. Nous voulons aussi installer une démocratie parlementaire, et nous venons d’établir un projet de constitution.

Quelle y serait la place du Dalaï-Lama ?

Il est certain que ce dernier joue actuellement le rôle de leader spirituel et politique de notre peuple, et notre libération lui devra beaucoup. Ceci dit, il a dit lui-même qu’il refusait de jouer un rôle politique dans un Tibet libéré, dans le cadre d’une séparation de la religion et de l’Etat.

Et le bouddhisme tibétain? Pensez-vous qu’il ait sa place dans une société démocratique et moderne?

Vous savez, au-delà d’une religion, c’est surtout une philosophie de vie, qui a constitué l’unité de notre peuple. Le bouddhisme dans la vie de tous les jours permet le développement de la compréhension, de la gentillesse. C’est aussi une philosophie de la libre pensée, de la vérité expérimentée, de la compétition des idées, ce qui permet de mon point de vue un développement réel de la démocratie.

La vie spirituelle pourra, dans un Tibet libéré, s’épanouir, permettant à chacun de réaliser une compréhension de sa psychologie, de ses rapports avec l’Univers. Et cela, c’est moderne, non?