Interview de Dominique Voynet, candidate des Verts à l’élection présidentielle

Madame Voynet, vous êtes candidate à l’élection présidentielle, merci d’avoir pris le temps de rencontrer le CREDDA et de répondre à nos questions.

 

1) Considérez-vous que le Tibet fût un pays indépendant avant l’invasion chinoise en 1959 ? Soutenez-vous l’idée qu’il devrait l’être  aujourd’hui ?

Le Tibet a tissé, de longue date, des liens spécifiques avec l’Empire chinois, que l’on pourrait qualifier de protectorat. Il est évident qu’à partir de la chute du système impérial, remplacé par un régime républicain qui n’a pas su rétablir l’Etat sur l’ensemble du territoire chinois, le Tibet a vécu en quasi-indépendance. Cependant, il ne me semble pas que ce point d’histoire, qui porte à débat, soit essentiel pour comprendre la situation du Tibet. Un peuple se constitue en nation à partir de processus complexes, qui ne sont pas toujours basés sur un héritage institutionnel historique. Force est de constater que le peuple tibétain, après des décennies de lutte non-violente, s’appuyant sur une culture originale, avec une langue, une religion majoritaire, qui la différencie grandement du peuple han, forme de toute évidence une nation. Je suis évidemment favorable à la souveraineté nationale, et je souhaite que les Tibétains décident eux-mêmes de leur avenir.

 

2) Etes-vous oui ou non favorable à la levée de l’embargo de vente d’armes vers la Chine ? Si vous êtes élu(e) quelle position adoptera la France sur cette question ?

Globalement, je souhaite que la France cesse d’exporter des armes, si ce n’est dans un commerce à l’intérieur de l’Union européenne, ou généralement avec des pays démocratiques avec qui nous aurions des accords réciproques de défense.

Dans les autres cas, le commerce des armes me semble parfaitement immoral, et je suis favorable à ce que nous étendions un embargo à l’ensemble des pays non démocratiques, à l’exemple de la Chine populaire.

 

3) Si vous êtes élu(e), recevrez vous officiellement le Dalaï Lama en tant que chef d’Etat en exil ou le premier ministre du gouvernement Tibétain en exil ? Etes-vous prêt(e) à aller les rencontrer en Inde ?

J’ai rencontré le Dalaï Lama en septembre 2000, alors que j’étais ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement. Je sais, pour en avoir parlé longuement avec lui, que les institutions représentatives du peuple tibétain siégeant à Dharamsala sont démocratiques, et exemplaires pour un peuple en lutte contre un phénomène colonial. Le gouvernement de Dharamsala représente donc légitimement le peuple tibétain, et je pense qu’il serait à l’honneur de notre pays de recevoir officiellement le Dalaï Lama et les membres du gouvernement tibétain avec les égards dus à leur rang, et non en catimini comme c’est le cas actuellement. Des représentants du parlement français se sont dernièrement rendus à Dharamsala : je pense qu’il est temps que le gouvernement français montre, au travers d’une telle visite, qu’il est attaché à l’autodétermination du peuple tibétain.

 

4) Si vous êtes élu(e), seriez-vous prêt(e) à reconnaître officiellement le gouvernement tibétain en Exil comme le suggère la recommandation du Parlement Européen du 6 juillet  2000, aucun accord n’ayant été signé, aucune négociation n’ayant eu lieu entre le gouvernement tibétain en exil et le gouvernement Chinois depuis cette date (on n’a assisté simplement jusqu’ici à des prises de contacts ponctuelles entre la Chine et des représentants du Dalaï Lama, et non le gouvernement tibétain en exil)  ?

Les institutions de Dharamsala sont, sans aucun doute dans mon esprit, représentatives du peuple tibétain. Il convient, alors que l’actuel Dalaï Lama exprime sa volonté d’une retraite paisible, et méritée, que nous agissions dans les mois à venir pour asseoir le gouvernement en exil comme interlocuteur légitime et internationalement reconnu.

 

5) Si vous êtes élu(e), soutiendriez-vous une loi visant à sanctionner l’importation de produits manifestement fabriqués dans des laogaïs (camps de travail chinois) ou des prisons chinoises ? Soutiendriez-vous une action européenne visant à interdire l’importation des produits fabriqués dans les laogaïs et prisons chinoises?

La communauté internationale a fait une erreur lourde de conséquences pour l’avenir en admettant la Chine populaire à l’OMC sans exiger d’elle le simple respect des droits les plus élémentaires des travailleurs, comme le droit au syndicalisme par exemple. Le travail des enfants me révolte tout autant que le système des bagnes en Chine populaire. C’est globalement qu’il faut agir pour exiger de la Chine populaire le respect des droits humains ; la méthode que vous proposez est intéressante, et doit faire partie d’un panel d’actions pour que, globalement, les Chinois aient accès à des droits sociaux et démocratiques.

 

6) Si vous êtes élu(e), abrogeriez-vous le traité franco-chinois d’extradition signé en 2007, car même si les infractions politiques et d’opinion ainsi que les cas où la peine de mort serait encourue en sont exclus, le système judiciaire chinois n’offre aucune garantie en matière de Droits de l’Homme ? Quelles dispositions concrètes comptez-vous prendre pour que la France n’extrade aucun chinois classé par Pékin comme dissident ?

Je pense qu’il convient de juger au cas par cas. Il y a une différence à faire entre un citoyen chinois qui est recherché par la justice de Pékin pour un crime de toute évidence de droit commun, et celui dont le cas porte à discussion. Je suis, globalement, pour que la France ait une politique généreuse d’accueil des réfugiés, de toutes celles et de tous ceux qui sont opprimés dans leur propre pays. Dans mon esprit, il n’est pas question d’extradition pour ces personnes-là !

 

7) Si vous êtes élu(e), vous engageriez-vous à prendre des sanctions (arrêts de subventions, d’exonérations) contre les entreprises françaises qui participeraient en collaboration avec le gouvernement chinois à des projets menaçant directement la liberté, la culture ou l’environnement du Tibet ?

Oui. Mais aussi contre les entreprises qui exportent des centrales nucléaires, ou qui participent à la destruction de l’environnement en Chine même.

 

8) Quelles mesures concrètes, à l’échelle nationale, européenne et internationale, proposez-vous pour régler durablement le conflit sino-tibétain ?

Il n’y aura de règlement global que par la reconnaissance mutuelle des droits : droits du peuple tibétain à décider souverainement de son avenir, droits de la Chine à assurer sa propre sécurité dans ses frontières. L’autonomie du Tibet dans le cadre de la Chine, telle que défendue par le Dalaï Lama, me permet être un compromis acceptable pour tous. Malheureusement, on ne peut exiger de la Chine un tel compromis, dont on ne voit pas pourquoi il ne serait pas étendu à d’autres parties de ce pays, sans qu’en retour la Chine se voit reconnaître sa souveraineté sur Taïwan. Or, le contrôle du détroit de Formose est en enjeu géostratégique de 1ère ampleur, qui dépasse largement la question du Tibet.

En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, je pense qu’il serait bon que la France prenne l’initiative d’une conférence internationale sur la question, basée sur la reconnaissance de la souveraineté de Pékin sur toute la Chine historique, en contrepartie de statuts spécifiques pour les régions périphériques.

L’autre voie, ainsi que je l’ai déjà exprimée, consiste à espérer que la Chine populaire s’ouvre à la démocratie, permettant un règlement pacifique de la question du Tibet, comme c’est le cas dans toutes les démocraties avancées.